Voyage

Le carnet de voyage de Che Guevara raconte la naissance d’un regard social

Sylvie Durand-Martel 7 min de lecture
carnet de voyage che guevara sur table, encre et poussière

Publié par : — Rédactrice spécialisée en voyage

Le carnet de voyage de Che Guevara désigne les notes prises par Ernesto Guevara pendant son périple de 1952 en Amérique du Sud avec son ami Alberto Granado. Complétés par le récit de Granado, ces écrits ont inspiré le film Carnets de voyage de Walter Salles. Ils racontent une aventure à moto, mais aussi l’évolution d’un étudiant en médecine de 23 ans confronté aux inégalités du continent.

Un départ le 4 janvier 1952, avec Alberto Granado et La Poderosa

Ernesto Guevara quitte l’Argentine le 4 janvier 1952 avec Alberto Granado, son aîné de presque 30 ans. Leur projet est d’abord celui de deux amis attirés par la route, les rencontres et la découverte. Ils prévoient un voyage de quatre mois et demi, mais le périple dure finalement environ huit mois. Leur monture, une Norton 500 cm³ de 1939 surnommée La Poderosa, donne au récit son image la plus célèbre.

La moto n’est pas un simple élément pittoresque. Elle représente d’abord l’élan, la liberté et une certaine insouciance. Lorsqu’elle tombe en panne, le voyage change de rythme. Guevara et Granado poursuivent à pied, en auto-stop et avec des moyens de fortune. Cette contrainte les rapproche des réalités matérielles vécues par les personnes rencontrées sur la route. Le déplacement devient plus lent, plus incertain et plus dépendant des solidarités locales.

Un itinéraire qui dépasse largement l’aventure touristique

Partis d’Argentine, les deux voyageurs traversent le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela. Ils passent notamment par Miramar, Bariloche, Valparaíso, le désert d’Atacama, Chuquicamata, Cuzco, le Machu Picchu, Lima, San Pablo, Leticia et Caracas. Chaque étape révèle un autre aspect de l’Amérique du Sud : l’immensité des paysages, la mémoire des civilisations précolombiennes, le travail minier, la précarité des populations rurales et l’isolement des malades.

Étape marquante Ce qu’elle révèle dans le récit
Argentine et Patagonie Le départ aventureux et la fragilité rapide de La Poderosa.
Chili, désert d’Atacama et Chuquicamata La dureté des conditions de travail et la rencontre avec des travailleurs précaires.
Cuzco et Machu Picchu, au Pérou Une réflexion sur l’histoire indigène et les fractures entre héritage culturel et société contemporaine.
Léproserie de San Pablo Une expérience médicale, humaine et sociale auprès des malades.
Colombie, puis Venezuela L’aboutissement d’un voyage devenu plus long, plus improvisé et plus attentif à ses enjeux sociaux.

Ce que racontent réellement les carnets d’Ernesto Guevara

Le texte associé à ce voyage est généralement connu en français sous le titre Voyage à motocyclette, tandis que le titre original du film est Diarios de motocicleta. Il faut le lire comme un récit autobiographique de jeunesse, et non comme le programme politique achevé du futur dirigeant révolutionnaire. Ernesto Guevara écrit à partir de son expérience immédiate : il observe, décrit, juge parfois et se met aussi en scène. Son regard reste personnel, même si la connaissance de son parcours ultérieur influence la manière dont le récit est reçu.

La force du carnet tient à cette tension. D’un côté, il y a l’amitié, les incidents de route, le goût du paysage et l’énergie d’une jeunesse partie sans confort. De l’autre, les rencontres font progressivement entrer la question sociale dans le récit : travailleurs exploités, populations indigènes marginalisées, personnes déplacées et malades séparés du reste de la société. Le voyage initial, conçu comme une aventure, prend alors une dimension plus sociale et plus politique.

Un carnet comme instrument d’observation

Le carnet transforme des rencontres brèves en traces que le voyageur peut relire, rapprocher et interpréter. Une discussion dans une pension, l’état d’un dispensaire ou le silence d’un paysage minier ne restent pas de simples impressions de passage. Notés les uns après les autres, ces fragments composent une représentation sensible des écarts de richesse, de l’accès aux soins et de la dignité accordée aux personnes. La route devient ainsi un terrain d’observation sociale.

La formation médicale de Guevara prend une place particulière dans cette lecture. À la léproserie de San Pablo, où les voyageurs effectuent trois semaines de travail bénévole, la maladie n’apparaît pas seulement comme une question clinique. Elle révèle l’isolement, la peur et les frontières sociales imposées aux patients. Le récit associe donc l’expérience du soin à une remise en cause de l’indifférence collective. Les malades ne sont plus seulement des cas médicaux, mais des personnes confrontées à une mise à l’écart.

Carnets, récit d’Alberto Granado et film : trois regards à ne pas confondre

La recherche sur le carnet de voyage de Che Guevara mène souvent à trois œuvres différentes. Les rapprocher est utile, mais les confondre efface leurs intentions propres. Les écrits d’Ernesto Guevara apportent un point de vue intime. Alberto Granado restitue l’aventure depuis la perspective du compagnon de route. Le film organise ces matériaux en récit dramatique et visuel.

Œuvre Point de vue Ce qu’elle apporte
Les notes d’Ernesto Guevara Le jeune voyageur et futur médecin Une voix personnelle, des observations et une conscience sociale en mouvement.
Le récit d’Alberto Granado, Con el Che por América Latina L’ami et compagnon de voyage Un contrepoint sur leur relation et le déroulement du périple.
Carnets de voyage Une adaptation cinématographique Une narration resserrée, portée par les paysages, les visages et l’émotion.

Le film n’est donc pas la transcription exacte d’un journal de bord. Toute adaptation sélectionne des épisodes, rapproche parfois des moments et donne une cohérence dramatique à des notes dispersées. Walter Salles privilégie le cheminement intérieur des deux jeunes hommes et la naissance d’une solidarité continentale. Cette approche explique sa puissance émotionnelle, mais invite à garder une distance critique : le futur Che est montré comme un jeune homme en formation, non comme une figure historique déjà constituée.

Le film de Walter Salles transforme le voyage en récit initiatique

Sorti en 2004, Carnets de voyage est réalisé par Walter Salles, sur un scénario de José Rivera inspiré des livres de Che Guevara et d’Alberto Granado. Gael García Bernal interprète Ernesto Guevara, tandis que Rodrigo de la Serna joue Alberto Granado. Ce road movie dramatique, d’une durée de 126 minutes, soit 2 h 06, est tourné dans plusieurs langues : espagnol, quechua et mapudungun.

La mise en scène accorde une place importante aux territoires traversés. La photographie d’Éric Gautier ne réduit pas les paysages à un décor spectaculaire : les distances, les reliefs, les routes poussiéreuses et les moyens de transport précaires rappellent la vulnérabilité des voyageurs. La musique de Gustavo Santaolalla accompagne cette progression sans transformer le récit en fresque héroïque permanente. Les paysages restent liés aux expériences humaines qu’ils encadrent.

Pourquoi le film reste marquant

Le film est présenté au festival de Sundance le 15 janvier 2004, puis sort en France, en Belgique et en Suisse romande le 8 septembre 2004. Sa réception critique est largement favorable : il affiche 84 % de critiques positives sur Rotten Tomatoes, pour une note moyenne de 7,5/10 établie à partir de 154 critiques. Il obtient également un score de 75/100 sur Metacritic, fondé sur 37 critiques. Le film reçoit deux BAFTA Awards et l’Oscar de la meilleure chanson originale.

Ces résultats ne résument pas son intérêt. Carnets de voyage touche parce qu’il évite de raconter d’emblée la légende révolutionnaire. Il suit plutôt deux amis qui perdent leur moto, modifient leurs plans et découvrent peu à peu que l’aventure ne peut être séparée de la réalité sociale des pays traversés. Le film met en scène une transformation progressive, sans présenter le jeune Guevara comme un personnage déjà arrivé au terme de son parcours.

Pour le voir, les catalogues de VOD ainsi que les éditions DVD ou Blu-ray constituent les options habituelles. Leur disponibilité varie selon les périodes et les territoires. Cette évolution des offres n’enlève rien à l’intérêt de comparer le film avec les textes qui l’ont inspiré : les carnets donnent accès à une voix personnelle, le récit de Granado apporte un autre point de vue et l’adaptation de Walter Salles transforme ces matériaux en expérience cinématographique.

Sylvie Durand-Martel
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