Les carnets de voyage de Delacroix transforment le Maroc en répertoire pictural
Publié par : Sylvie Durand-Martel — Rédactrice spécialisée en voyage
Le carnet de voyage de Delacroix permet d’entrer dans l’atelier mental de l’artiste lorsqu’il découvre le Maroc, l’Algérie et l’Andalousie en 1832. Loin de simples souvenirs illustrés, ces feuillets réunissent des notes prises sur le vif, des croquis, des aquarelles et des indications de couleurs qui nourriront sa peinture pendant plusieurs décennies. Ils montrent comment Delacroix transforme une observation immédiate en œuvre composée.
Un voyage diplomatique devenu expérience artistique décisive
Eugène Delacroix embarque à Toulon le 11 janvier 1832 avec la mission diplomatique conduite par Charles-Edgar, comte de Mornay. Cette ambassade est envoyée auprès du sultan Moulay Abd er-Rahman, dans un contexte où la France cherche à stabiliser ses relations avec le Maroc après la conquête d’Alger. Delacroix ne joue aucun rôle politique. Il accompagne l’expédition comme artiste et profite d’une occasion rare d’observer des scènes, des visages et des usages jusque-là connus surtout par les récits, les objets et l’imaginaire européen.
La mission arrive devant Tanger le 24 janvier 1832. Delacroix séjourne ensuite au Maroc, rejoint Meknès, puis passe par Cadix et Séville avant de visiter Oran et Alger. Le périple s’étend de janvier à juin 1832, même si certains récits parlent d’un voyage de sept mois selon le mode de calcul retenu. La durée compte moins que l’intensité du regard : chaque attente, chaque déplacement et chaque visite devient l’occasion de noter une silhouette, une étoffe, une attitude ou une lumière.
De Tanger à Meknès, un rythme d’observation contraint
Le voyage ne se déroule pas comme une tournée artistique libre. À Tanger, la délégation attend 42 jours avant de partir vers Meknès le 5 mars. Elle arrive près de la ville le 15 mars, puis Delacroix attend encore huit jours avant l’audience du 22 mars avec le sultan. Ces temps suspendus favorisent pourtant une pratique attentive du carnet. L’artiste regarde ce qui l’entoure, esquisse les personnes rencontrées et mémorise les combinaisons de formes et de couleurs que la rapidité des déplacements ne permettrait pas toujours de fixer.
Ce que renferment les carnets de voyage de Delacroix
Les carnets sont des objets de travail, pas des albums conçus pour être montrés tels quels. Une page peut associer un dessin rapide, une annotation manuscrite, une étude de détail et une indication chromatique. Delacroix utilise notamment le crayon et l’aquarelle. Il note ce qui risque de s’effacer : le tombé d’un vêtement, la couleur d’une ceinture, la forme d’un bijou, l’agencement d’une architecture ou le mouvement d’un cavalier.
| Élément observé | Ce que le carnet en retient | Ce que cela apporte à la peinture |
|---|---|---|
| Costumes et tissus | Plis, couleurs, coiffures, bijoux, superpositions | Une présence matérielle et des accords colorés crédibles |
| Visages et figures | Profils, poses, gestes, attitudes | Des personnages moins génériques dans les compositions ultérieures |
| Lieux et paysages | Portes, cours, reliefs, végétation, horizons | Des décors structurés par le souvenir d’une lumière observée |
| Scènes collectives | Cavaliers, rassemblements, cérémonies, fantasias | Un vocabulaire de mouvement pour les scènes de foule et de combat |
Un répertoire, pas une copie du réel
Il serait réducteur de lire ces folios comme un reportage neutre. Delacroix sélectionne déjà ce qui l’émeut ou l’intéresse sur le plan plastique. Ses notes sont fragmentaires, ses dessins parfois elliptiques et ses aquarelles servent autant à retenir une sensation qu’à décrire un lieu. Les carnets documentent une rencontre directe, mais aussi un regard européen du XIXe siècle, avec ses attirances, ses cadres culturels et son désir de transposer le réel dans une peinture d’histoire ou d’imagination.
La page de carnet rassemble des éléments qui semblent parfois isolés : un détail de manche, une ligne d’arcade ou le profil d’un cheval. Chacun peut pourtant participer à la future composition. Delacroix ne prélève pas uniquement des motifs pittoresques. Il enregistre aussi des rapports de masses, des tensions de gestes et des rythmes de drapés qu’il pourra déplacer, amplifier ou combiner plusieurs années plus tard.
Femmes, costumes, cavaliers : les motifs les plus révélateurs
Les carnets du Maroc accordent une place importante aux études de personnes, en particulier aux femmes juives de Tanger. Les contacts facilités par Abraham Ben Chimol permettent à Delacroix d’accéder à des intérieurs et à des modèles qu’il dessine avec attention. Coiffes, voiles, bracelets, étoffes et poses deviennent des éléments importants de son répertoire iconographique. Ces études ne servent pas seulement à ajouter des détails aux scènes : elles permettent d’envisager le personnage par sa posture, sa parure et sa relation à l’espace.
La couleur pensée dans le détail
Les annotations consacrées aux tissus et aux couleurs ont une valeur particulière. Un tableau achevé peut donner l’impression d’une improvisation lumineuse. Les carnets montrent plutôt une mémoire méthodique des tonalités et des matières. Delacroix observe les contrastes entre un haïk clair, une broderie, une peau, un mur ou une ombre. Cette attention explique la densité de ses scènes orientalistes, où la couleur construit autant la forme que le dessin.
Fantasias et scènes de mouvement
Les cavaliers, les armes, les montures et les courses de poudre offrent à Delacroix un vocabulaire dynamique qu’il réemploiera dans des scènes de combat et de fantasia. Le carnet fixe rarement une action complète. Il retient plutôt l’élan d’un cheval, l’inclinaison d’un corps ou la coupe d’un costume. Cette notation condensée lui laisse, au retour, la liberté de composer des images plus vastes et plus dramatiques.
Des feuillets aux grands tableaux orientalistes
Le voyage de 1832 devient une réserve visuelle durable. Delacroix y puise des motifs pour des œuvres réalisées bien après son retour. La Noce juive au Maroc, datée de 1837 à 1841, témoigne de cette mémoire travaillée. Le tableau ne reproduit pas une page de carnet, mais il repose sur des observations de figures, de costumes et de cérémonies recueillies pendant le séjour marocain.
Le même mécanisme vaut pour les scènes de cavaliers, de batailles et de paysages. Les Bords du fleuve Sebou, peints en 1858-1859, et La Perception de l’impôt arabe ou Combat d’Arabes dans la montagne, datée de 1863, montrent combien le voyage continue d’alimenter l’œuvre de Delacroix. Les carnets ne sont donc pas de simples études préparatoires : ils forment une mémoire active, réinterprétée selon les besoins de chaque tableau.
Identifier les carnets et les consulter aujourd’hui
La transmission de ces documents est complexe. Sept carnets passent lors de la vente posthume de l’atelier en 1864. Six sont aujourd’hui identifiés selon la présentation de l’ouvrage Delacroix. Carnets de voyage au Maghreb et en Andalousie. Deux carnets ont été retrouvés en 2018. Cette histoire explique pourquoi il faut distinguer les ensembles, les pages dispersées et les reproductions : tous les feuillets associés au voyage ne se consultent pas au même endroit ni sous le même format.
- Le carnet de Chantilly est associé aux collections du Château de Chantilly et se découvre par folios, jusqu’au folio 95 dans le parcours présenté.
- L’Album du Maroc rassemble lui aussi des notations et des études liées au voyage. Il se lit comme un outil de recherche graphique.
- Le manuscrit Souvenir d’un voyage dans le Maroc prolonge les carnets par l’écriture et aide à replacer les dessins dans l’expérience vécue.
- L’ouvrage consacré aux carnets intéresse les lecteurs qui recherchent des reproductions et la transcription des textes manuscrits. Il compte 288 pages.
Pour une lecture féconde, mieux vaut regarder un folio lentement que chercher immédiatement le tableau correspondant. Repérez d’abord les traits repris, les mots ajoutés, les zones aquarellées et les espaces laissés vides. Le rapprochement avec les œuvres ultérieures devient alors plus juste : on voit non une image copiée, mais le chemin qui mène d’une sensation notée en voyage à une vision picturale longuement recomposée.
- Les carnets de voyage de Delacroix transforment le Maroc en répertoire pictural - 17 octobre 2026
- La vie locale réunit actualités, sorties et acteurs de proximité - 16 octobre 2026
- Le carnet vert relie des solitudes dans le roman de Clare Pooley - 15 octobre 2026



